Ou alors, dans ton esprit étriqué, c’est une course de motos pétaradantes sur une plage dont même le D-Day n’a pas voulu. Mais tu passes à côté de l’essentiel, amigo.
FABRICE, 44 ANS. Directeur Commercial chez EmbalFrais, géant de l’emballage et docteur ès déballage.
La semaine, Fabrice roule en Peugeot 5008 Féline.
80 000 km par an.
Son look : blazer sur doudoune sans manche Jott.
Pratique quand il passe de sa bagnole aux salles de réunion mal chauffées de ses clients industriels de l’agroalimentaire.
Fabrice est un homme de challenge.
Sorti dans le Top 100 de sa promo à l’ESC Tours, il a toujours visé les sommets.
Tout du moins ceux de sa Lorraine natale.
La montée du Mont Ventoux avec son Specialized carbone raide de neuf en compagnie de son beau-frère, il y a deux ans, c’était son Everest.
Dans la lancée, l’année dernière, il expédie l’Euro Marathon de Metz en 4h52. Sous la barre des 5 heures qu’il redoutait tant.
Strava a explosé.
Cette année, c’est le Touquet.
Fort d’une expérience de quelques années de roulage dans les champs voisins de la maison familiale au guidon d’une Yamaha DT 125 de 1987 qui démarrait au kick et à la prière, il s’attaque au mythe.
Non sans avoir auparavant enchaîné deux stages de deux jours consécutifs à Loon-Plage, contre l’avis de Gary, le coach.
Gary avait prévenu :
“Quatre jours d’affilée, ça risque de tirer un peu.”
Fabrice a pu repenser plusieurs fois à cet avertissement les deux semaines qui suivirent, alors qu’il peinait à s’asseoir sur la cuvette des toilettes ou qu’il luttait pour monter sa brosse à dents électrique qui semblait peser douze kilos.
Mais sous le patio, à cet instant précis, Fabrice n’a plus aucune certitude.
Il n’a plus que deux problèmes.
Le premier est scientifique :
Par quelle putain de loi de la physique la roue avant de sa Fantic 450 XEF creuse-t-elle tel un forage pétrolier là où les autres passent par dizaines ?
Il a d’abord ri nerveusement.
Puis hurlé dans son casque.
Puis, d’épuisement et de rage, s’est mis à sangloter.
La bulle de morve qui se forme dans sa narine gauche explose pile au moment où il redresse la tête dans un mouvement d’épaule presque insensible pour sortir sa moto des sables mouvants.
Et qu’il croise le regard de son second problème.
Le second problème, c’est Adrien, aka SergDaddy, en mission pour brooap.
Froidement.
Chirurgicalement.
Adrien monte lentement son appareil à son visage.
Fabrice, sans bouger, semble envoyer une supplique télépathique au photographe pour ne pas immortaliser cet instant.
Mais l’œil est désormais aligné avec le viseur.
Et la main d’Adrien ne tremble pas.
Au moment où le déclencheur s’abat telle une guillotine sur la fierté de Fabrice, le motard pénitent pense à sa famille.
À ses trois garçons.
À Stéphanie, sa femme.
Il veut être avec eux.
Au chaud.
Incarner éternellement cette famille idéale représentée sur la photo de couverture Facebook, cliché pris au bord de la piscine du Royal Marrakech il y a deux ans.
Oui.
Il en est certain désormais.
Il les aime plus que tout.
Et plus que lui-même.