Ce qui frappe, ce n’est pas tant la fermeture en elle-même que l’absence de réaction collective. MTV n’était pas une chaîne secondaire. Pendant plus de quarante ans, elle a été un média central, un prescripteur culturel mondial, capable d’imposer des artistes, des esthétiques, des attitudes. Et pourtant, sa disparition se fait dans une quasi-indifférence.
C’était quoi MTV, concrètement ?
MTV, Music Television, est lancée le 1er août 1981 aux États-Unis.
La toute première vidéo diffusée est Video Killed the Radio Star. Une déclaration d’intention presque ironique, tant la chaîne va, pendant des décennies, redéfinir la manière dont la musique est vue, consommée et partagée.
MTV ne se contente pas de diffuser des clips. Elle invente un langage. La musique devient image, narration, attitude. Le clip n’est plus un outil promotionnel, c’est une œuvre culturelle à part entière.
Dans les années 90, MTV atteint son apogée. La chaîne est diffusée dans plus de 300 millions de foyers à travers le monde. Elle est capable de transformer un artiste en phénomène global, d’imposer des genres entiers dans la culture dominante.
Les moments cultes s’enchaînent.
MTV Unplugged devient un espace de vérité musicale, avec en point d’orgue le concert de Nirvana en 1993, aujourd’hui considéré comme l’un des enregistrements live les plus importants de l’histoire moderne.
Les MTV Video Music Awards deviennent un théâtre culturel mondial où se jouent des moments fondateurs, parfois musicaux, parfois politiques, parfois volontairement provocateurs.
Des émissions comme Yo! MTV Raps font entrer le hip-hop dans les salons du monde entier, par un choix éditorial fort, bien avant que les plateformes ne s’en emparent.
MTV n’est pas exempte de critiques. Elle est accusée de formatage, de sous-représentation initiale de certains artistes, de dérives commerciales. Mais même ses polémiques témoignent d’une chose : MTV prend position. Elle choisit, elle tranche, elle assume.
À son sommet, au milieu des années 90, certaines tranches horaires rassemblent des dizaines de millions de téléspectateurs chaque semaine. Pas des niches. Des générations entières.
Jackass et Travis Pastrana, des produits MTV à part entière
À la fin des années 90, un glissement s’opère.
La musique recule progressivement dans les grilles. Le corps, lui, devient central.
L’arrivée de Jackass en 2000 marque un tournant. Jackass n’est pas un accident ni une anomalie. C’est une réponse directe à une culture de l’image qui cherche toujours plus d’intensité.
Johnny Knoxville, Steve-O, Bam Margera deviennent célèbres non pas pour ce qu’ils créent, mais pour ce qu’ils sont prêts à risquer avec leur propre corps. La douleur devient un langage. La chute devient un format. Le ridicule assumé devient une valeur marchande.
Dans le même temps, MTV amplifie la culture des sports extrêmes. BMX, skate, motocross freestyle, X Games. La figure de Travis Pastrana s’inscrit parfaitement dans cette logique. Même ADN que Jackass, transposé à la moto : goût du risque, spectacle permanent, dépassement des limites.
Jackass et Pastrana ne sont pas une rupture avec MTV. Ils sont l’aboutissement logique d’une grammaire culturelle que MTV a elle-même contribué à écrire.
Les signes annonciateurs de la fin de règne
Dès le début des années 2000, les signes sont là.
La musique disparaît peu à peu des grilles. La télé-réalité prend le dessus. MTV devient progressivement une marque plus qu’un média prescripteur.
Les communiqués successifs du groupe Paramount dans les années 2010 et 2020 actent ce changement : la musique n’est plus stratégique, les plateformes ont gagné la bataille de la diffusion. MTV n’est plus un lieu de découverte, mais un catalogue de formats recyclables.
En 2025, aucune grande figure culturelle ne se lève réellement pour défendre MTV. Ce silence est peut-être le signe le plus brutal : MTV n’est plus perçue comme indispensable.