L’histoire du cinéma a longtemps été racontée comme une épopée d’ingénieurs, d’inventeurs et de génies masculins. C'est Alice Guy, qui, la première, va en faire un Art dans lequel on crée, on joue, on fait passer des émotions. Personne d'autre avant elle, car comme lui avait dit Gaumont : "c'est une affaire de jeune fille que cela"
Une œuvre si massive qu’il a fallu la nier
Entre 1896 et les années 1910, Alice Guy écrit, réalise ou supervise plus de 700 films selon les travaux d’historiens et d’archivistes contemporains. Des comédies, des drames, des films à trucages, des satires sociales.
Elle invente sans le savoir les bases du langage cinématographique :
- narration par l’image,
- direction d’acteurs,
- rythme,
- montage,
- mise en scène pensée pour la caméra.
Et pourtant, quand Gaumont écrira sa propre histoire, Alice Guy sera quasiment effacée de sa biographie officielle. Son nom disparaît. Son rôle est minimisé. Son travail est dilué.
Ce n’est pas un oubli.
C’est une réécriture.
Cascades, mouvement, cinéma d’action : 1906, il y a 120 ans
Le cinéma burlesque et physique est souvent associé aux grandes figures masculines du muet, notamment Buster Keaton.
Sauf que dès 1906, soit il y a 120 ans, Alice Guy met déjà en scène des cascades automobiles dans Le Matelas ivre.
Poursuites, déséquilibres, situations dangereuses, narration par l’action.
Le cinéma de mouvement existe déjà.
Simplement, on ne l’attribuera pas à elle.
Solax, l’Amérique et le sommet absolu
En 1907, Alice Guy part aux États-Unis.
Pas par opportunisme. Par clairvoyance.
Elle fonde Solax Studios, à Fort Lee, dans le New Jersey. À cette époque, Hollywood n’existe pas encore.
Solax devient rapidement le plus grand studio de cinéma du monde.
Alice Guy en est la directrice artistique et la cheffe d’entreprise.
Mieux encore : pendant plusieurs années, elle devient la première femme de l’histoire à gagner plus de 25 000 dollars par an aux États-Unis. Une somme absolument colossale pour l’époque, qui la place parmi l’élite économique du pays.
Une femme.
À la tête du cinéma mondial.
Payée comme un grand patron.
Le système ne lui pardonnera pas.
L’arnaque, la trahison, la chute
La fin de Solax n’est pas un accident économique.
C’est une trahison personnelle.
Son mari, Herbert Blaché, prend progressivement la main sur la gestion financière du studio. Mauvaises décisions, engagements douteux, opacité. Puis l’irréparable.
Blaché détourne des actifs, saborde l’entreprise, et quitte Alice Guy pour une femme plus jeune.
Elle perd tout.
Son studio.
Son argent.
Son outil de travail.
Ce n’est pas une faillite.
C’est une spoliation.
Retour à zéro, retour en France
Alice Guy rentre en France avec ses deux enfants. Direction Nice.
Elle n’est plus la patronne du plus grand studio du monde.
Elle n’est plus une figure centrale du cinéma américain.
Elle est ruinée.
Pendant ce temps, l’industrie poursuit sa route. Et avec elle, l’effacement commence.
Ses films sont attribués à d’autres.
Son rôle est nié.
Son nom disparaît des récits officiels.
Elle devra alors mener un combat absurde :
prouver qu’elle a existé,
prouver qu’elle a travaillé,
prouver qu’elle a inventé.
Pourquoi son combat doit se poursuivre aujourd’hui
La réhabilitation d’Alice Guy est tardive, fragile, incomplète.
Elle doit énormément au travail patient d’historiennes, d’archivistes et de chercheuses qui ont repris les films un à un, les dates, les signatures, les contextes.
Ce travail est raconté avec une rigueur remarquable dans le podcast Affaires Sensibles, consacré à Alice Guy. Au micro du génial Fabrice Drouelle, les deux invitées, Nathalie Masdurand et Valérie Urrua, réalisatrices du docu "Alice Guy, l'inconnue du 7ème Art" démontent méthodiquement les mécanismes de l’effacement, les mensonges, les réécritures successives.
Ce podcast n’est pas qu'un hommage.
C’est une enquête.
Et il est indispensable.
Réhabiliter Alice Guy, c’est corriger un mensonge
Rendre à Alice Guy ce qui lui appartient n’est pas un geste militant.
C’est une obligation historique.
Le cinéma moderne est né du regard d’une femme.
Une femme que l’industrie a ensuite soigneusement effacée quand elle n’en avait plus besoin.
Continuer à parler d’elle, à montrer ses films, à rappeler son rôle, ce n’est pas réécrire l’histoire.
C’est enfin la raconter correctement.
Et pour comprendre à quel point cet effacement fut organisé, intime, presque méthodique, l’écoute du podcast Affaires Sensibles consacré à Alice Guy est aujourd’hui incontournable.
À force de demander si elle a existé, on en oublierait presque l’essentiel :
comment a-t-on pu la faire disparaître aussi longtemps ?