Forêts humides au nord, désert minéral au pied du Teide, routes suspendues au-dessus de l’Atlantique, villages figés dans le temps. Alors une question finit par s’imposer, presque vexante : comment se fait-il qu’il nous ait fallu si longtemps pour découvrir Tenerife ?
Jour 1 – Las Américas → El Médano, par Los Abrigos
On quitte rapidement Las Américas par le réseau secondaire pour longer la côte en direction de El Médano, avec un crochet obligatoire par Los Abrigos.
Los Abrigos est un petit village de granit, posé face à l’océan, qui dégage par moments de faux airs de côte amalfitaine. Rien de spectaculaire, justement. Une atmosphère. Des façades minérales, des barques, le bruit sourd de l’Atlantique, et cette sensation d’être déjà loin de la carte postale touristique.
En fin d’après-midi, arrivée à El Médano. Installation au Sur Hotel El Médano, littéralement posé sur la plage. Pas de chichi, mais une situation idéale, face à l’océan, avec le vent qui rappelle que l’on est ici sur un territoire de sports, pas de transats alignés.
Le soir, dîner dans un restaurant de poisson légèrement en retrait de la plage. Simple, local, sans folklore forcé. On mange tôt. On se couche tôt.
Le lendemain commence très tôt.
Jour 2 – El Médano → Garachico, par le nord de l’île
On commence à prendre de l’altitude dès que l’on quitte El Médano en fin de matinée, direction Granadilla de Abona.
Dans ce village aux faux airs de petits bouts de Chili, on commence à croiser des locaux qui se demandent clairement ce que tu fous là. Et ça, c’est plutôt bon signe.
Le temps d’un café au lait sur la place de l’église, bordée d’épicéas centenaires, et on part chercher la TF-28. Le bitume est une tuerie, comparable au revêtement du circuit d’Alès version moderne, pas l’ancien. La route serpente délicieusement jusqu’à un bled qui s’appelle Fátima.
Presque lassé d’avoir l’Atlantique et sa beauté métallique sur ta droite pendant tout le trajet, tu prends ensuite de l’altitude via la TF-525, puis la TF-523. Ces deux routes te propulsent progressivement vers cette forêt de conifères incroyable qui entoure quasiment toute l’île entre 1 500 et 2 000 mètres d’altitude.
Aux environs du Mirador de Montaña Colorada, selon la période, une mer de nuages s’installe à perte de vue et remplace littéralement l’océan dans le décor. Excusez du peu.
La route redescend ensuite en douceur par la TF-24 vers San Cristóbal de La Laguna, en évitant soigneusement Santa Cruz. Pas le temps, et pas ouf.
La Laguna mérite une pause. Tu te perds volontairement dans ses ruelles. Cette ville a servi de prototype aux futures villes nouvelles d’Amérique du Sud lorsque les découvreurs, et parfois exterminateurs, espagnols ont conquis cette partie du globe. Si tu as l’impression d’être tantôt à Mendoza, tantôt à San José au Costa Rica, c’est normal. La structure même de ces villes découle directement de La Laguna.
Un conseil : pousse la porte du Café Museo, même sans expo. Casse-toi le bide de tapas, et repars. La route est encore longue.
Par la TF-5 et ses zones commerciales sans intérêt, tu rejoins la TF-42. Et là, tu captes un truc. Tenerife a trois visages très nets.
Le sud est à vomir.
À l’est, le vent nettoie l’île des beaufs.
Mais le nord et l’ouest abritent ceux qui vivent à l’ombre du volcan. Les locaux. Les vrais.
Les routes se rétrécissent, les pentes dépassent souvent les deux chiffres, la courtoisie devient obligatoire. De nuit, l’odeur iodée de l’océan t’accueille. Le paysage minéral attend le lever du jour.
Garachico, ou la malédiction devenue enchantement
Garachico est une anomalie.
Au début du XVIIIᵉ siècle, la ville abrite le principal port de commerce de l’île, carrefour stratégique entre l’Europe et les Amériques. La richesse est partout. Façades travaillées, bois précieux, architecture ambitieuse.
En 1706, le volcan Trevejo entre en éruption. La lave évite la ville mais se déverse dans le port. Les quais disparaissent. Les bateaux sont engloutis. En quelques années, Garachico est abandonnée au profit de Santa Cruz de Tenerife.
Malédiction apparente.
Bénédiction réelle.
Sans développement commercial ni pression touristique, la ville reste figée dans sa lave et dans son jus. Un voyage dans le temps. On termine par un petit-déjeuner sur la Plaza de la Libertad. Tenerife t’attend. Et elle n’aime pas ça.
Jour 3 – Garachico → Vilaflor, par Masca et Los Gigantes
On quitte Garachico par les routes secondaires vers Masca. La route est étroite, spectaculaire, exigeante. Ici, on roule propre. Chaque virage est une récompense.
La descente vers Los Gigantes est monumentale.
La remontée est une route en lacets avec un bitume qui accroche comme une putain d’éponge Spontex en paille de verre. Tu couches la moto, même en respectant la limitation. Attention à bien regarder loin, au-dessus de toi, pour anticiper le trafic. Et fais gaffe à toi. Évidemment.
On reprend ensuite de l’altitude, direction Vilaflor, l’un des villages les plus hauts d’Espagne. L’air se rafraîchit. La lumière change. Le silence s’installe. La moto refroidit. Le corps aussi. La nuit sera courte. Très courte.