Ou, au mieux, une grande kermesse mécanique où 1 200 motos viennent labourer le littoral comme un concours agricole sous Red Bull. C’est rassurant, comme vision. Mais l’Enduropale du Touquet n’est pas une fête. C’est un tribunal. Un endroit où les illusions passent à la barre et où le sable rend son verdict sans appel.
JULIEN, 34 ANS. Actuellement en reconversion professionnelle
« Vous nous faites un petit burn-out, a priori. »
Lorsque le psychologue de l’hôpital Mignot du Chesnay lui annonça le diagnostic, Julien contemplait la biscotte qui s’était brisée en neuf morceaux inégaux, laissant échapper quelques miettes qui s’étaient immédiatement glissées entre le drap et la robe de chambre informe dans laquelle il flottait.
Depuis quatre jours, Julien occupait la chambre 227 de l’établissement de soins ouest-parisien après “l’accrochage”.
C’est ainsi que ses collègues nommaient, non sans un air quelque peu gêné, ce qui s’était déroulé le 24 décembre 2024.
Ce jour-là, Julien avait débuté sa journée de travail en retard.
En cause : une altercation avec un automobiliste qui avait empiété sur la voie cyclable sur laquelle circulait Julien, au guidon de son vélo de route Peugeot Cycles de 1962, pourtant orange pétant.
Descendant à pleine vitesse la pente de Vaucresson en direction de la gare, Julien n’avait pas pu éviter le gros BMW X5 qui s’était soudainement invité devant sa frêle roue avant.
S’en était suivie une dispute d’une violence aussi soudaine que brutale. Julien ne devait son salut qu’à l’intervention de passants venus calmer l’énorme conducteur, dont le fort accent russe allait de pair avec les effluves de vodka dont l’homme semblait s’être parfumé en cette heure matinale où se croisent travailleurs courageux et fêtards attardés.
Fort logiquement, Julien avait manqué sa correspondance de 6h35, puis le RER A de 7h29.
Il n’arriva qu’à 8h17 dans l’open space au fond duquel le bocal de Stéphane, son chef de service, était vide.
Stéphane avait déjà rejoint le 5e étage pour aller porter le café aux directeurs du service contentieux, dont il lorgnait le poste depuis quelques mois.
Julien avait besoin de LA réponse.
Et il savait qu’il ne pourrait voir Stéphane qu’avant 8h15.
Mais il devait savoir. Maintenant.
Alors Julien entreprit la traversée de cet univers fait de moquette, de verre et d’armoires en métal gris mat.
Il s’engouffra dans l’ascenseur mal éclairé par une ampoule LED chevrotante, appuya sur le petit rond rouge fiché d’un chiffre 5 à moitié effacé.
Lorsque la porte s’ouvrit, Stéphane était en compagnie de trois hommes en costume-cravate, visiblement occupé à les distraire par quelques blagues potaches dont il avait le secret.
Au bruit des portes, Stéphane se retourna et, visiblement contrarié par la présence d’un cadre administratif de niveau 3, toisa Julien et le salua d’un :
« Kestuveux ? »
Sans relever le manque de courtoisie, Julien avala sa salive tant bien que mal et, d’une voix hésitante, presque un chuchotement, proposa :
— Tu veux que je repasse plus tard pour valider mes congés ? Je dois partir voir ma mère à Carnac ce soir et je…
— Tu crois pas que j’ai d’autres priorités, Julien, que vos histoires de vacances ? Tu es le seul sans enfants… et sans femme d’ailleurs… donc si le traîneau du Père Noël tombe en panne et qu’il appelle son assistance, c’est sur toi qu’il tombera le 25 décembre.
Cette phrase, Julien la reçut en slow motion.
Chaque mot venait s’éclater dans son cortex préfrontal.
Il se retourna lentement vers la porte de l’ascenseur, dans un concerto de rires gras sur lequel la voix nasillarde du chef de service jouait un solo de moquerie désormais inaudible.
Julien serra la jugulaire de son casque de roller, conservé depuis le lycée, qui l’accompagnait encore quotidiennement au travail.
Et dans un geste d’une formidable amplitude, au moment précis où le « cling » des portes retentit, Julien envoya son casque avec une force phénoménale dans le visage du chef de service.
Un gobelet s’envola vers le plafond en polystyrène, déversant un breuvage noir dans lequel se détachaient très nettement trois petites dents d’un blanc ivoire immaculé.
Ce fut la dernière image dont Julien se souvint nettement.
Puis vint le commissariat.
Une cellule.
Et bien vite une ambulance.
La pâleur d’une chambre d’hôpital dans laquelle Julien passa trois jours à dormir.
Dans la confusion des sédatifs administrés, Julien fit d’étranges songes.
Le coin de la classe de Monsieur Labate en CM1, où il devait rester face au mur sur une jambe.
Le rire moqueur de Mathilde Autissier en 6e lorsqu’il lui fit sa déclaration d’amour ce 14 février 2003.
Le regard plein de haine de Jean-Philippe, entraîneur de natation de la piscine Montbauron, quand Julien avait fait perdre son équipe au 400 m 4 nages faute d’avoir bien compté les longueurs.
Et désormais, il était face à ce docteur, une biscotte en morceaux dans la main.
« Vous devriez pratiquer une activité qui vous fait prendre l’air. Éviter les interactions quelques semaines. Vous n’aimez pas courir dans les bois, par exemple ? »
Si Julien ne répondit rien, il pensa immédiatement à la seule activité qui le connectait un tant soit peu à la nature : le XT500 de 1984 que son oncle Roger gardait dans sa ferme en Auvergne.
Patiemment, lui et son tibia avaient appris à dompter le kick de la moto.
Julien aimait parcourir les courbes volcaniques au guidon de ce mono si agile.
...
Un an et deux mois plus tard, Julien est étendu dans le sable.
Au bout de la ligne droite de la plage du Touquet, il a entamé le gauche.
Le fameux.
Julien a voulu appliquer les conseils glanés dans une vidéo de MX Test.
Alors il s’est écarté vers l’extérieur pour prendre appui sur un mur de sable.
Mais surgie de nulle part, une masse jaune fluo lancée à une allure folle, flanquée du numéro 22, l’a surpris.
Julien a calé.
S’est vautré.
Sa moto est venue se coucher sur son dos.
Pendant quelques secondes, il a tenté de reprendre son souffle.
Il n’entendait plus que l’écho de sa propre respiration dans son casque.
Une botte de sable comme oreiller.
À quelques centimètres de son visage, des grains de sable ont bougé.
Il n’a pas rêvé.
Tandis que les autres motos le frôlent en vociférant, Julien voit une petite pince blanchâtre creuser le sable humide.
Un œil noir, comme une perle.
Puis un autre.
Le sommet en tourbillon d’une petite carapace couleur calcaire.
Là, dans cet enfer mécanique, Julien regarde le bigorneau.
Et le bigorneau regarde Julien.
Quatre secondes.
Une éternité.
Les cris d’insulte d’un motard tombé juste avant de décapiter Julien font disparaître soudainement le crustacé.
Julien se redresse.
Relève sa moto.
Le vent souffle.
Le soleil perce.
Le drapeau à damier l’attend.
Quelques minutes plus tard, transi, pas tout à fait lucide, Julien croise la silhouette d’un photographe dans les paddocks.
Le photographe s’accroupit.
Vise.
Shoote.
Disparaît.
Cette photo volée, Julien le sait, sera le premier cliché du reste de sa vie.