La légende malmenée du Riva Aquarama
J’ai toujours rêvé de naviguer à bord d’un Riva Aquarama. Pas d’en posséder un. Ce serait déjà beaucoup moins romantique. Il faudrait trouver où le garer, apprendre à vernir de l’acajou et probablement vendre quelques organes pour payer l’entretien. Je veux simplement monter dedans. Prendre place derrière cet immense pare brise. Réveiller les moteurs. Regarder le nez se lever. Entendre les V8 prendre des tours et voir le paysage commencer à défiler. Ça me travaille depuis longtemps. Parce que l’Aquarama appartient à cette catégorie très particulière de machines qui racontent quelque chose avant même de démarrer. Une époque. Une idée du progrès. Une manière de voyager. Une certaine confiance aussi dans la capacité de l’industrie à produire du plaisir. Et puis il y a Carlo Riva. Un industriel qui voulait moderniser son métier pour le sauver. Produire davantage sans produire moins bien. Mettre celui qui utilise le bateau au centre de tout. Travailler la coque, le moteur, les matériaux, les sièges, le moindre détail. Faire un objet réellement bon. Et seulement ensuite le rendre irrésistiblement beau. C’est probablement ça qui me fascine le plus dans l’Aquarama.

Et plus j’ai cherché à comprendre son histoire, plus j’ai découvert un autre truc qui me fascine. À force d’être devenu une légende, ce bateau est aussi devenu victime de sa propre popularité. À force, la légende a fini par tordre l’histoire.
Cinq fake facts sur Riva et l’Aquarama
1. Riva est né d’une inspiration purement italienne
Très jolie histoire.
Un lac italien. Une famille de charpentiers. Du bois. Du soleil. Du génie latin et soudain l’Aquarama.
Carlo Riva avait heureusement une curiosité beaucoup plus large.
Après guerre, il regarde énormément vers les États Unis. Il dévore les magazines nautiques américains. Il observe Chris Craft, ses runabouts, ses méthodes de fabrication et cette capacité nouvelle à produire en série des bateaux désirables.
L’Amérique arrive jusque dans les détails.
Le Florida porte le nom de l’État américain. Les premiers Aquarama utilisent des moteurs Chris Craft. Le volant vient de chez Chrysler. Même le nom Aquarama fait référence au Cinerama, ce procédé de projection panoramique qui fascinait alors les salles de cinéma américaines.
Carlo Riva prenait les bonnes idées partout.
Puis il les passait à la moulinette de Sarnico.
Finalement, c’est peut être ça, la vraie élégance italienne.
2. L’Aquarama a lancé l’aventure Riva
À 120 ans près, oui.
Pietro Riva commence à travailler à Sarnico en 1842.
Les générations suivantes construisent des bateaux, introduisent les moteurs puis se lancent dans la compétition. Dans les années 1920 et 1930, les Riva courent déjà sur les lacs et en mer.
Puis Carlo arrive.
Il accélère tout.
Ariston. Tritone. Sebino. Florida.
Il modernise le chantier. Organise la production. Développe un réseau commercial. Travaille la fiabilité, le confort et les performances.
Lorsque l’Aquarama apparaît en 1962, Riva possède déjà son histoire, sa réputation et sa clientèle.
L’Aquarama arrive au bout de cette évolution.
Il devient son chef d’œuvre.
3. L’Aquarama a prospéré grâce aux stars et à Saint Tropez
C’est probablement la croyance la plus intéressante.
Parce qu’elle raconte notre époque presque mieux que celle de Carlo Riva.
Prenez Brigitte Bardot.
On associe aujourd’hui son image, Saint Tropez et Riva comme trois morceaux d’une même carte postale. Sauf que son célèbre Nounours arrive à La Madrague en 1959.
Trois ans avant l’Aquarama.
Et c’est un Super Florida.
La Riviera, les acteurs, les industriels et les têtes couronnées avaient déjà adopté les bateaux de Carlo Riva. L’Aquarama arrive ensuite et concentre toute cette histoire jusqu’à finir par l’avaler.
Évidemment que les stars ont amplifié sa légende.
Mais elles ont voulu monter dans ces bateaux parce qu’ils étaient déjà beaux, rapides et désirables.
L’objet créait l’image.
Gardez ça quelque part.
4. L’Aquarama est un bateau de lac
Il est né au bord d’un lac.
C’est différent.
Carlo Riva connaissait parfaitement le petit sourire de ceux qui considéraient ses créations comme de jolis bateaux pour eaux calmes.
Ça l’agaçait suffisamment pour qu’il s’en souvienne encore des décennies plus tard.
Il développe ses coques avec une vraie obsession de la tenue en mer. Il teste. Il casse. Il recommence. Un de ses prototypes coule même pendant un essai à Portofino.
Puis vient l’Aquarama.
À l’été 1962, le prototype se retrouve à Monaco. Gianni Agnelli prend le volant et attaque suffisamment pour que Carlo Riva lui propose un marché.
S’il réussit à retourner le bateau, il peut le garder.
Il n’y arrivera pas.
Pour un bateau de lac, ça commençait plutôt bien.
5. Il existe un seul Aquarama avec un moteur Lamborghini
Techniquement non.
Il y en a deux.
Deux moteurs, évidemment.
À la fin des années 1960, Ferruccio Lamborghini fait construire un Aquarama à sa manière.
La coque numéro 278 reçoit deux V12 Lamborghini de quatre litres adaptés à un usage marin.
Environ 350 chevaux chacun.
700 chevaux au total.
Presque 90 km/h dans huit mètres et des poussières d’acajou verni.
Certains hommes commandent une option sono.
Ferruccio Lamborghini avait une autre conception de la personnalisation.
Quand l’objet créait encore l’image
L’Aquarama vient d’un monde où l’on cherchait à fabriquer un bel objet.
Puis cet objet devenait tellement désirable que les photographes arrivaient.
Aujourd’hui, l’ordre commence sérieusement à s’inverser.
On connaît des pays par leurs spots Instagram. Des restaurants sont aménagés autour de la photo qui sera prise à table. Des hôtels pensent leurs piscines pour les réseaux sociaux. Des voitures travaillent leurs écrans et leurs signatures lumineuses parce qu’elles devront exister dans quinze secondes de vidéo verticale.
La beauté attendue de l’image finit par déterminer l’objet.
Et cette bascule me rend un peu triste.
Carlo Riva suivait une autre direction.
Il cherchait la bonne coque. Le bon moteur. Le bon bois. Le bon fauteuil. La bonne position derrière le volant. La bonne manière de prendre une vague.
Il voulait que celui qui monte à bord ressente quelque chose.
Puis il faisait en sorte que tout soit magnifique.
Le monde avait ensuite envie de le photographier.
La nuance paraît minuscule.
Elle raconte pourtant deux époques.
Alors oui, naviguer un jour à bord d’un Riva Aquarama reste pour moi un rêve presque inaccessible.
Tant mieux.
C’est aussi comme ça que doivent rester certains rêves.